Fatah Mokrani

« Cultiver le cœur et raffiner la nature »

Dans la tradition taoïste, la pratique du Qi Gong ne commence ni par le mouvement, ni par la respiration, ni même par l’énergie. Elle commence par une exigence intérieure : 修心炼性 – cultiver le cœur et raffiner la nature.
Cette formule, souvent citée mais rarement comprise, constitue l’axe central de la transformation taoïste. Elle ne désigne pas une technique isolée, mais une discipline de l’être, une orientation fondamentale qui conditionne toute pratique authentique.

Les textes classiques emploient cette expression pour distinguer clairement les grandes voies spirituelles chinoises :
Le taoïsme repose sur Xiū xīn liàn xìng – cultiver le cœur et raffiner la nature.

Le bouddhisme privilégie Míng xīn jiàn xìng – clarifier le cœur et voir la nature.

Le confucianisme met l’accent sur Xiū shēn yǎng xìng – cultiver le corps et nourrir la nature.

Ces différences ne sont pas théoriques. Elles traduisent trois orientations radicalement distinctes :
le taoïsme cherche une transformation intérieure progressive,
le bouddhisme une réalisation directe,
le confucianisme une harmonisation morale et sociale.
Le Qi Gong taoïste s’inscrit donc dans une voie de raffinement lent, patient, structuré, où rien n’est laissé au hasard.

Selon les textes attribués à Zhang Sanfeng, la pratique repose sur deux axes indissociables.
Cultiver le cœur – 修心
Cultiver le cœur signifie avant tout le préserver.
Préserver le centre de la conscience contre la dispersion, les passions, les automatismes.
Le cœur n’est pas ici un organe émotionnel, mais le centre directeur de l’esprit.
Le cultiver, c’est apprendre à rester présent, stable, vigilant, sans agitation inutile.
Un cœur dispersé ne peut raffiner quoi que ce soit.

Raffiner la nature – 炼性
La nature désigne l’essence originelle de l’être.
La raffiner signifie la nourrir, la purifier, la restaurer.
Le mot « raffiner » n’est pas moral. Il est alchimique.
Il évoque un travail lent, comparable à la purification d’un métal précieux : on ne crée rien de nouveau, on retire ce qui obscurcit.
Ainsi, la pratique ne cherche pas à ajouter, mais à révéler.

L’objectif ultime n’est ni l’extase, ni la performance énergétique, ni la recherche de sensations.
Il est beaucoup plus sobre, mais infiniment plus exigeant :
Le cœur devient clair.

La nature devient stable.

Les désirs cessent d’interférer.

L’intérieur cesse de se troubler.

À ce stade, le pratiquant ne lutte plus contre lui-même.
Il ne corrige plus, il n’impose plus, il n’agite plus.
Il devient transparent.
Cette transparence n’est pas une disparition, mais une justesse :
le Qi circule sans obstruction,
l’esprit ne déforme plus,
l’être reflète sans altération.

“Cultiver le cœur et raffiner la nature” – 修心炼性 n’est pas un exercice que l’on pratique quelques minutes par jour.
C’est une orientation permanente de la vie intérieure.
Sans elle, le Qi Gong devient une gymnastique.
Avec elle, il devient une voie.
Le taoïsme n’a jamais séparé la pratique énergétique de la transformation du cœur.
Et c’est précisément cette exigence qui le distingue encore aujourd’hui.

Bon Qi !
Fatah 🐉

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *