Le concept de Wulou (无漏), littéralement « sans fuite », est issu du bouddhisme chinois. Il désigne l’état de celui qui a éliminé les causes de l’agitation mentale et des attachements.
Les taoïstes reprendront l’idée en lui donnant une coloration plus physiologique et énergétique. Ils ont développé la théorie des « fuites énergétiques », désignées sous le nom de Ba Lou (八漏), les « huit fuites ».
Les textes donnent la liste suivante :
目之泪,肝漏
鼻之涕,肺漏
口之唾,肾漏
外汗,心漏
夜盗汗,小肠漏
寝而涎,脑漏
梦与鬼交,神漏
淫欲者,身漏
On peut traduire ce passage de la manière suivante :
Les larmes qui s’écoulent des yeux : fuite du Foie.
Les écoulements du nez : fuite du Poumon.
La salive qui s’échappe de la bouche : fuite du Rein.
La transpiration excessive durant la journée : fuite du Cœur.
Les sueurs nocturnes : fuite du Petit Intestin.
La salive qui coule pendant le sommeil : fuite du Cerveau.
Les rêves d’union sexuelle avec des entités spirituelles : fuite du Shen.
Les désirs sexuels incontrôlés : fuite du corps.
Les taoïstes cherchent à montrer que toute perte excessive, répétée ou incontrôlée des liquides et des substances vitales traduit un déséquilibre plus profond de l’organisme.
Cette conception s’inscrit dans une vision beaucoup plus large de la physiologie énergétique, où les liquides organiques, les souffles et l’esprit forment un ensemble cohérent.
Pour expliquer ces pertes, certains auteurs parlent du principe de « contact entre les racines sensorielles et les poussières du monde » (根尘交接).
Les « racines » (根) désignent les facultés sensorielles : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher et le mental.
Les « poussières » (尘) désignent les objets de perception : les formes, les sons, les odeurs, les saveurs, les sensations et les pensées.
Chaque rencontre entre les sens et le monde extérieur mobilise l’attention, suscite des émotions, active des désirs ou provoque des réactions mentales.
Pour les taoïstes, quand cette activité devient excessive, elle finit par disperser le Jing, le Qi et le Shen.
Les « fuites » sont donc physiques, mais aussi psychiques et spirituelles.
Dans ses annotations du Sūtra des Neuf Cieux engendrant les Esprits, Huayang Fu ajoute :
« Toutes les fuites mentionnées ci-dessus cessent quand le souverain du Cœur demeure stable. »
Dans la pensée taoïste classique, le Cœur (心, Xin) représente le centre de la conscience et la demeure du Shen.
Les textes le qualifient souvent de Xin Jun, « le souverain du Cœur » ou le « monarque intérieur ».
Quand ce souverain est agité, les émotions deviennent instables, les désirs s’intensifient et l’énergie se disperse.
Quand il retrouve sa stabilité, les pertes diminuent naturellement.
Le problème n’est pas la fuite, mais l’instabilité qui la produit.
On retrouve cette idée plusieurs siècles plus tard chez Zhang Boduan (987–1082), l’un des grands maîtres de l’alchimie interne et fondateur de l’École du Sud du Neidan.
Il évoque ce qu’il appelle « le fruit naturellement sans fuite » (自然无漏之果).
Ici, l’objectif n’est pas d’imposer un contrôle artificiel du corps ou de l’esprit.
L’état de « sans fuite » apparaît quand les conditions internes sont suffisamment harmonisées pour que la dispersion cesse d’elle-même.
On retrouve un principe fondamental du taoïsme : l’efficacité véritable naît de l’accord avec les lois naturelles plutôt que de la contrainte.
Le Huangting Jing (黄庭经), l’un des textes majeurs de la tradition taoïste, résume cette logique dans une formule :
« Accumuler l’Essence, rassembler le Qi afin de devenir véritable. »
En résumé, préserver ce qui nourrit la vie et éviter la dispersion inutile.
Raffiner progressivement le Jing en Qi, le Qi en Shen, puis le Shen en vacuité.
Les huit fuites représentent des indicateurs qui permettent au pratiquant d’observer comment son énergie se conserve ou se disperse.
Bon Qi !
Fatah🐉

