Fatah MOKRANI

Les Trois Cadavres -San Shi

Dans la tradition taoïste, l’être humain n’est pas seulement traversé par le Qi.
Il est aussi habité.

Habité par des forces qui ne cherchent ni l’harmonie, ni la guérison, ni l’élévation.
Des forces lentes, patientes, invisibles, qui se nourrissent de l’intérieur.

Les anciens les ont nommées San Shi (三尸) – les Trois Cadavres.
Parfois San Chong (三虫) – les Trois Insectes.
Parfois San Peng (三彭) – les Trois Peng.

Peu importe le nom.
Tous désignent la même réalité : des souffles viciés installés dans le corps dès la naissance.

Ils ne viennent pas de l’extérieur.
Ils émergent avec la vie humaine elle-même.

Et plus l’être se nourrit lourdement, plus ils prospèrent.

Il n’y en a pas un.
Il y en a trois.

Trois zones.
Trois fonctions.
Trois formes de sabotage intérieur.

Le premier réside dans la tête.

Dans ce que les taoïstes appellent le Dantian supérieur, le Niwan, la “pilule de boue”, siège de l’esprit.

Là, il trouble la clarté.
Il disperse l’attention.
Il pousse vers l’agitation mentale, la recherche de stimulation, l’obsession de l’image, du paraître, du mouvement.

Quand l’esprit ne sait plus se poser, il se nourrit.

Le second s’installe au centre du corps.

Dans la poitrine, l’abdomen supérieur, la zone du Dantian moyen.

Il s’attaque aux organes, mais surtout aux désirs.
Il renforce l’attachement à la nourriture, aux saveurs, au plaisir sensoriel.
Il entretient la rumination, l’insatisfaction, l’envie constante.

Plus l’on cherche à combler, plus il grandit.

Le troisième se cache dans le bas-ventre.

Dans la région du Dantian inférieur, près du Mingmen, la Porte de la Vie.

C’est lui qui dissipe le Jing.
Qui excite les pulsions sexuelles.
Qui vide lentement la réserve vitale.

Ce n’est pas l’énergie qui s’échappe par accident.
C’est une fuite organisée.

Dans les textes anciens, ces entités n’ont pas seulement une fonction énergétique.
Elles ont une intention.

Elles cherchent à écourter la vie.

Lorsque le corps s’affaiblit, lorsqu’il meurt prématurément, elles s’en libèrent pour devenir des esprits errants, des Gui.

C’est pourquoi la tradition raconte qu’à certaines dates du calendrier, les jours Gengshen, elles “montent au Ciel” pour rapporter les fautes de l’individu : excès, désirs, dérèglements.

La longévité se réduit alors comme une sanction énergétique.

Maladie, vieillissement, troubles de l’esprit ne sont alors plus vus comme de simples accidents du corps.
Ils deviennent les traces visibles d’un combat invisible.

Un combat intérieur.

Lorsque les San Shi s’agitent, ils ne restent pas silencieux.

Ils perturbent la pratique.
Ils sabotent la stabilité.

Dans les textes, leurs mouvements se manifestent souvent par des comportements étranges :
chants incontrôlés, gestes compulsifs, paroles incohérentes, exaltations soudaines suivies d’effondrements émotionnels.
Parfois même une impression d’inspiration mystique, poèmes, messages, révélations.

Mais derrière ces apparences, les anciens voyaient surtout une chose :
l’énergie détournée, l’esprit parasité.

À cela s’ajoutent des signes plus discrets :
peurs sans raison, anxiété persistante, cauchemars répétés, grande fatigue intérieure.
Comme si quelque chose rongeait lentement de l’intérieur.

Et c’est exactement ce qu’ils décrivaient.

Face à cela, la tradition taoïste ne cherchait pas à “équilibrer” ces forces.

Elle cherchait à les affaiblir.

À les faire mourir.

La méthode la plus radicale portait un nom simple : Bìgǔ – 辟谷.

S’abstenir de nourriture lourde.
En particulier des céréales, dont les San Shi tiraient leur subsistance.

Ce n’était pas un jeûne de purification moderne.
C’était une famine énergétique volontaire.

Les textes parlent souvent de cycles prolongés, parfois quatre-vingt-dix jours, durant lesquels les entités dépérissaient peu à peu, privées de leur carburant.

Moins de désirs.
Moins d’agitation.
Plus de clarté.

D’autres pratiques visaient directement la purification intérieure.

Souffles colorés se rejoignant dans le centre du corps.
Lumière lavant les organes.
Visualisations issues notamment du Classique de la Cour Jaune, où l’intérieur du corps est perçu comme un paysage sacré à restaurer.

Même la salive, produite dans l’immobilité méditative, était avalée comme un élixir subtil — condensation du Qi originel, capable de nourrir le vrai et d’affamer le parasite.

Mais au-delà de toutes les techniques, une seule condition revenait sans cesse dans les textes :

la stabilité de l’esprit.

Lorsque le cœur s’agite, les San Shi prospèrent.
Lorsque le cœur se calme, ils s’affaiblissent.

Les anciens disaient que si le “Monarque” intérieur , le Cœur-Esprit, demeure paisible,
les parasites n’ont plus d’accroche.

Pas besoin de les combattre violemment.
Ils se dessèchent d’eux-mêmes.

Car au fond, les San Shi ne sont pas seulement des entités énergétiques.

Ils sont la personnification des désirs.

Attachement au plaisir.
Fuite dans les sensations.
Dispersion de l’esprit.
Consommation sans fin.

Tout ce qui détourne l’être de sa clarté naturelle devient leur nourriture.

Les éliminer ne relevait donc pas d’une simple hygiène corporelle.
C’était une étape incontournable de l’alchimie interne.

Tant que ces forces dominent, l’énergie se disperse.
L’esprit se trouble.
La longévité s’érode.

Quand elles s’apaisent, quelque chose d’autre peut enfin apparaître :

le calme réel
la stabilité profonde
la circulation libre du Qi
la transformation intérieure

Dans la vision taoïste, l’éveil ne commence pas par des expériences extraordinaires.

Il commence par le silence intérieur.

Par la fin de ce qui ronge.

Par la disparition de ce qui disperse.

Avant de bâtir l’élixir, il faut nettoyer la demeure.

Avant de faire circuler le Qi, il faut cesser de le perdre.

Avant de chercher la lumière, il faut affamer l’ombre.

Bon Qi !
Fatah 🐉

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