Après les Huit Bénéfices (八益) voyons les Sept Dommages (七损)
Il y a plus de deux mille ans, la médecine chinoise disposait d’une clinique sexuelle d’une précision remarquable. Pas une philosophie vague sur l’harmonie du Yin et du Yang. Des causes, des pathologies et des remèdes précis.
Ce savoir est consigné dans deux corpus distincts et complémentaires : les Bambous médicaux de Mawangdui, exhumés en 1973 et qui datent d’au moins 168 avant notre ère et le second le Yufang Mijue (« Secrets de la Chambre de Jade »), texte taoïste classique de la tradition des maîtres de la Chambre.
Ces textes décrivent sept comportements sexuels précis qui produisent des pathologies précises. Sept façons de se blesser, souvent sans en avoir la moindre conscience. Ils les appellent les Qi Sun : les Sept Dommages (七损).
Ce savoir n’a pas disparu par accident. Il a été évacué progressivement du Qi Gong moderne au profit d’un discours centré sur le bien-être, la spiritualité et le marché (voir mon livre «Le Qi ne ment jamais »).
Les bambous de Mawangdui opèrent au niveau préventif : ils décrivent les comportements qui, répétés, épuisent le Jing et brisent progressivement la santé. Un langage sobre, physiologique au sens de la médecine chinoise, centré sur les mouvements du Qi et du Sang.
Le Yufang Mijue opère au niveau thérapeutique : pour chacun des sept dommages, il décrit les symptômes cliniques observables ET une correction précise. C’est une sexothérapie au sens plein du terme, formulée deux millénaires avant que la discipline existe comme concept.
Les deux traditions le confirment elles-mêmes : leurs noms diffèrent, mais leurs contenus se recoupent et se complètent mutuellement.
Les sept dommages selon les bambous de Mawangdui
- Nèi Bì (内闭) : L’obstruction interne
Cause : des mouvements trop violents, trop brusques, trop précipités.
Ce qui se passe dans le corps : la douleur produite par cette brutalité, même involontaire, même non perçue comme telle sur le moment, lèse les Cinq Organes. Les canaux sont forcés au lieu d’être ouverts. Le Qi ne circule plus librement. Ce n’est pas une blessure spectaculaire. C’est une accumulation silencieuse.
Ce type de dommage est rarement identifié comme tel dans les approches modernes. - Wài Xiè (外泄) : La fuite externe
Cause : transpiration excessive combinée à une éjaculation précoce.
Ce qui se passe dans le corps : double perte simultanée. Les liquides de surface, la sueur, expression du Cœur en médecine chinoise et les fluides profonds, le Jing, s’échappent ensemble. L’épuisement qui suit est supérieur à la somme des deux pertes séparées. - Jié (竭) : L’épuisement
Cause : une sexualité trop fréquente, sans régulation, sans récupération.
Ce qui se passe dans le corps : épuisement progressif des réserves de Jing. Ce dommage est cumulatif et silencieux, il s’installe sur des mois, parfois des années. Les textes lui associent directement les déclins de l’ouïe, de la vue et de la vitalité générale observés à partir de la cinquantaine.
C’est ici que la dimension clinique devient évidente dans les textes. - Wù (勿) : L’inertie forcée
Cause : entreprendre l’union malgré l’absence d’érection, en forçant la pénétration.
Ce qui se passe dans le corps : cette violence faite à soi-même précipite l’atrophie fonctionnelle. Certaines versions nomment ce dommage Fèi (费, « dépense inutile »). Les deux caractères convergent sur la même réalité : dépenser ce qu’on n’a pas rassemblé. En médecine chinoise, le parallèle est direct : forcer ce qui n’est pas prêt ne produit pas le Qi, il la consomme en pure perte. - Fán (烦) : L’agitation-essoufflement
Cause : s’unir dans un état d’agitation intérieure non apaisée, stress, tensions, fatigue mentale accumulée.
Ce qui se passe dans le corps : le dommage aggrave l’état préexistant et produit une désorganisation du Qi qui, répétée, peut évoluer vers des troubles cardiaques fonctionnels. Le Neijing est sans ambiguïté : laisser libre cours au désir dans un état de pensées excessives et d’anxiété blesse le Qi du Cœur.
Combien d’hommes actifs, sous pression permanente, qui consomment leur sexualité comme ils consomment tout le reste, sans jamais déposer la charge avant ? Ce dommage les concerne directement. Et personne ne leur dit. - Jué (绝) : La rupture
Cause : un des partenaires n’a pas de désir réel et l’union lui est imposée, ou qu’il se l’impose à lui-même par obligation, habitude ou pression relationnelle.
Ce qui se passe dans le corps : le Qi de ce partenaire, au lieu de circuler, se coupe. Le caractère Jué 绝 signifie aussi « trancher net », « interrompre ». Quelque chose de l’intérieur est coupé durablement. La stagnation qui en résulte engendre des pathologies profondes de type obstruction ou accumulation. - Fèi (费) : La dissipation
Cause : une union brusque, sans préparation, sans les gestes d’éveil préalables, ce que les textes classiques désignent par le terme Fèi 戏 (les préliminaires, littéralement « jeux »).
Ce qui se passe dans le corps : le Qi et le Jing sont dépensés avant même d’avoir été rassemblés. Comme on brûlerait du bois vert. La dissipation est maximale, le bénéfice nul. Ce septième dommage est le miroir exact du premier des Huit Bénéfices, Gouverner le souffle. L’un sans l’autre est incomplet.
Le Yufang Mijue va plus loin que la prévention. Pour chaque dommage, il décrit les symptômes cliniques observables et prescrit une correction précise. La logique est cohérente : ce qui a été abîmé par une mauvaise pratique peut être corrigé par une pratique juste.
Un principe traverse les sept remèdes sans exception : c’est la femme qui prend l’initiative du mouvement et l’homme qui retient l’éjaculation jusqu’à ce que les fluides féminins se manifestent. C’est le Yin qui doit conduire pour que le Yang se reconstitue.
- Jué Qì (绝气) : Extinction du souffle
Symptômes : transpiration excessive, manque de souffle, chaleur thoracique, vision trouble.
Cause : union forcée en l’absence de tout désir.
Correction : On attend que la femme soit pleinement excitée et que ses fluides se manifestent, puis on s’arrête. L’homme ne doit pas éjaculer. - Yì Jīng (溢精) : Débordement du jing
Symptômes : éjaculation prématurée incontrôlable. Ou, si la cause est l’union après repas copieux ou alcool : essoufflement, toux grasse, soif intense, instabilité émotionnelle, fièvre, faiblesse rendant la station debout difficile.
Cause : précipitation désynchronisée, ou union en état d’intoxication alimentaire.
Correction : l’homme allongé sous la femme agenouillée, pénétration superficielle. La femme garde seule l’initiative du mouvement jusqu’à la manifestation de ses fluides. L’homme ne doit pas éjaculer. - Zá Mài (杂脉) : Confusion des méridiens
Symptômes : éjaculation à mi-parcours avec épuisement du Yuan Qi. Ou, si causé par une union post-repas trop copieux : troubles digestifs, perte progressive de la vitalité, absence de liquide séminal.
Cause : pénétration tentée sans érection complète.
Correction : la femme allongée sur le dos guide elle-même la pénétration et conserve l’initiative du mouvement jusqu’à la manifestation de ses fluides. L’homme ne doit pas éjaculer. - Qì Xiè (气泄) : Fuite du Qi
Symptômes : chaleur abdominale profonde, lèvres sèches et brûlées.
Cause : union lors d’une fatigue musculaire intense avec transpiration.
Correction : la femme se retourne à l’envers sur l’homme allongé, prend seule l’initiative dans un mouvement superficiel jusqu’à la manifestation de ses fluides. L’homme ne doit pas éjaculer. - Jī Guān Jué Shāng (机关厥伤) : Blessure aux articulations-clés
Symptômes : fatigue extrême des tendons et des os, vision trouble. À terme, risque d’abcès profonds, paralysie partielle, dessèchement des méridiens, impuissance.
Cause : union immédiatement après miction ou défécation (corps déstabilisé), ou union brusque et brutale.
Correction : la femme enjambe l’homme allongé face à lui. C’est l’homme qui maintient un mouvement retenu sans éjaculer, jusqu’à la manifestation des fluides féminins. - Bǎi Bì (百闭) : Cent obstructions
Symptômes : Qi vital fortement appauvri, éjaculation forcée et douloureuse malgré la tentative de rétention, soif intense, vision trouble, accumulation de pathologies multiples.
Cause : excès chronique sans aucune régulation sur une longue période.
Correction : la femme enjambe l’homme en position directe et prend seule l’initiative du mouvement jusqu’à la manifestation de ses fluides. - Xuè Jié (血竭) : Épuisement du Sang
Symptômes : pathologie grave potentielle. Qi et sang épuisés, peau flétrie et fragile, douleur de l’organe, humidité scrotale chronique, liquide séminal rare, puis teinté de sang.
Cause : union lors d’épuisement extrême ou après effort physique intense en sueur, ou poursuite brutale des mouvements après l’orgasme.
Correction : les hanches de la femme sont surélevées, pénétration profonde. C’est la femme qui anime le mouvement jusqu’à la manifestation de ses fluides. L’homme ne doit pas éjaculer.
Les deux traditions convergent sur une conviction formulée avec une clarté que vingt siècles n’ont pas érodée : pratiquer les Huit Bénéfices et éviter les Sept Dommages maintient les Cinq Organes en santé durable. Faire l’inverse programme une dégradation systémique dont les effets se lisent à 40, 50, 60 et 70 ans, avec une régularité que les textes décrivent sans chercher à en atténuer la rigueur.
En cabinet, les conséquences ne sont pas théoriques. Elles sont visibles, installées, parfois irréversibles.
Et pourtant, elles sont encore souvent considérées comme des cas isolés ou des excès d’interprétation tout comme les déviations du Qi.
Dans les textes anciens comme dans l’observation clinique, la logique est pourtant constante : ce qui est répété finit par s’inscrire dans le corps.
Bon Qi !
Fatah![]()

