Fatah Mokrani

Trois sagesses en un seul cœur

Dans certaines traditions du Qi Gong bouddhiste, il existe un point de bascule intérieur où la compréhension cesse d’être fragmentée. Ce moment porte un nom : 一心三智 (Yī xīn sān zhì) – les trois sagesses réunies en un seul cœur.

Il ne s’agit pas d’un empilement de connaissances, ni d’un chemin progressif jalonné d’étapes à franchir une à une. Tout commence par un geste simple et radical : unifier l’esprit.

Le pratiquant ramène toute son attention sur un point unique. Une pensée, une présence, parfois même un simple état de conscience. Lorsque cette concentration devient totale, l’esprit cesse de se disperser. C’est ce que les textes appellent « l’esprit à une seule pensée » (一念心) – un esprit qui ne fuit plus, qui ne commente plus, qui demeure.

Dans cet état, quelque chose bascule.
La tradition enseigne alors une réalisation instantanée : non pas lente, graduelle, mais soudaine. En un seul instant de clarté, trois sagesses se révèlent simultanément, sans hiérarchie ni succession.

La première est la sagesse de la vacuité : la compréhension intime que tous les phénomènes sont impermanents, dépourvus de substance fixe.
La deuxième est la sagesse des lois du monde : la capacité de voir comment les formes apparaissent, évoluent et se transforment selon des principes précis.
La troisième est la sagesse de la synthèse parfaite : celle qui perçoit en même temps le vide et la forme, sans contradiction, sans séparation.

Ces trois regards ne sont plus distincts. Ils fusionnent en une seule vision globale, stable, silencieuse.

Les textes classiques, notamment le Traité de la Grande Sagesse (Dà Zhìdù Lùn), insistent sur les effets profonds de cette réalisation. Elle ne se contente pas d’apaiser l’esprit : elle coupe à la racine les afflictions mentales, dissout les agitations émotionnelles et affaiblit progressivement les conditionnements anciens.

Ce qui s’installe alors n’est ni exaltation ni retrait du monde, mais un état durable de paix intérieure, une stabilité profonde, sans tension.
Un cœur unifié.
Une clarté qui ne dépend plus des circonstances.

Bon Qi !
Fatah 🐉

2 réflexions sur “Trois sagesses en un seul cœur”

  1. Bonjour Fatah, merci pour tous ces partages. Je trouve qu’il y a tellement de sagesse dans vos écrits et cette transmission, est pour moi, extrêmement importante et interessante. Merci pour tout ce travail.
    j’ai commencé une formation en MTC, et je cherche de la documentation sur les tempéraments. Pourriez-vous m’orienter vers des sources?
    Belle journée
    Barbara Orban

    1. Bonjour Barabra, merci pour votre commentaire.

      En médecine traditionnelle occidentale, les « tempéraments » désignent des profils de base censés décrire à la fois le fonctionnement du corps et certains traits de caractère. Ils proviennent de l’ancienne théorie des quatre humeurs élaborée par Hippocrate puis structurée de manière systématique par Galien.

      Dans cette tradition, on distingue quatre grands tempéraments, chacun relié à une humeur corporelle, à un organe, à un élément naturel et à des qualités fondamentales comme le chaud, le froid, le sec et l’humide.
      Le tempérament sanguin est associé au sang, au cœur, à l’élément air et au chaud-humide ; il est classiquement décrit comme joyeux, sociable et expansif.
      Le tempérament colérique, ou bilieux, est relié à la bile jaune, au foie, à l’élément feu et au chaud-sec ; il correspond à des profils actifs, volontaires et impulsifs.
      Le tempérament mélancolique est associé à la bile noire, à la rate, à l’élément terre et au froid-sec ; il est décrit comme sérieux, réfléchi et enclin à la tristesse.
      Le tempérament flegmatique, ou lymphatique, est relié au phlegme, parfois aux poumons ou aux reins selon les versions, à l’élément eau et au froid-humide ; il correspond à des profils calmes, lents et posés.

      Dans certaines approches contemporaines comme la naturopathie, on retrouve encore des adaptations de ces profils — sanguin, bilieux, nerveux, lymphatique — utilisées comme grilles de terrain pour orienter l’hygiène de vie, même si elles ne reposent plus sur les bases scientifiques modernes.

      Sur le plan philosophique, cette vision du corps s’enracine dans la cosmologie grecque antique, notamment chez Empédocle, qui proposait que toute chose soit composée de quatre éléments fondamentaux : terre, eau, air et feu. À cela se sont ajoutées les quatre qualités essentielles — chaud, froid, sec, humide — qui ont servi de cadre pour penser le corps, la maladie et le caractère.

      Hippocrate formalisa ensuite la théorie des humeurs en affirmant que la santé dépendait de l’équilibre entre quatre fluides — le sang, la bile jaune, la bile noire et le flegme — chacun étant relié à une saison, un organe, un élément et un tempérament. La maladie était comprise comme un déséquilibre humorale, que l’on cherchait à corriger par des pratiques comme les saignées, les purges ou les régimes spécifiques. Galien approfondit cette vision en reliant plus précisément la prédominance d’une humeur à des prédispositions pathologiques, une synthèse qui domina la médecine européenne pendant plus d’un millénaire.

      Historiquement, ces tempéraments servaient à comprendre pourquoi certains patients développaient plus facilement certaines maladies et à adapter les traitements selon leur terrain supposé. Ils constituaient aussi une forme de psychologie avant l’heure, destinée à décrire les styles de personnalité. Aujourd’hui, ils sont considérés comme un modèle historique, parfois comparé à des typologies modernes, mais sans valeur scientifique directe en médecine.

      La médecine conventionnelle moderne a abandonné cette théorie, les découvertes en anatomie, physiologie, microbiologie, endocrinologie et génétique ayant invalidé le modèle humorale. On retrouve toutefois encore ces tempéraments dans certaines approches de santé alternative et dans le langage courant comme métaphores de comportements.

      En médecine chinoise, on ne retrouve pas exactement ces quatre tempéraments hippocratiques, mais on dispose bien de notions proches, que l’on appelle plutôt constitutions, natures ou profils énergétiques, organisés selon une logique totalement différente.

      La Médecine Chinoise ne parle donc pas de sanguin, bilieux, mélancolique ou flegmatique. Ces catégories appartiennent à l’histoire de la médecine grecque et ne font pas partie du système médical chinois. En revanche, la médecine chinoise décrit les individus à partir de plusieurs grilles complémentaires. Elle s’appuie notamment sur les Cinq Mouvements — Bois, Feu, Terre, Métal et Eau — qui structurent les relations entre organes, saisons et dynamiques physiologiques. Elle analyse également les terrains selon le Yin et le Yang, en observant par exemple les tendances au Vide ou à la Plénitude, à la Chaleur ou au Froid, à l’Humidité ou à la Sécheresse. Certaines approches utilisent aussi les six niveaux énergétiques — Tai Yang, Shao Yang, Yang Ming, Tai Yin, Shao Yin et Jue Yin — pour décrire des dynamiques corporelles et des fragilités typiques.

      On peut ainsi dire que la Médecine Chinoise possède une véritable pensée du terrain et des profils, mais que sa structure théorique repose sur ses propres concepts symboliques et physiopathologiques, distincts de ceux de la médecine hippocratique.

      Dans la vulgarisation moderne, de nombreux praticiens présentent les Cinq Éléments comme cinq grands « tempéraments ». Chaque élément est alors associé à un couple d’organes — le Bois au Foie et à la Vésicule biliaire, le Feu au Cœur et à l’Intestin grêle, la Terre à la Rate et à l’Estomac, le Métal au Poumon et au Gros intestin, l’Eau au Rein et à la Vessie — ainsi qu’à une saison, une émotion dominante et certaines tendances physiques ou psychiques. On parle alors de tempérament Bois, Feu, Terre, Métal ou Eau.

      Cette approche peut être utile pédagogiquement, mais elle ne correspond pas à la logique médicale traditionnelle, même si certains auteurs modernes proposent des parallèles avec les tempéraments occidentaux.

      En plus de cela, la médecine chinoise travaille avec la notion de constitution (体质), décrivant par exemple des terrains de Vide de Qi, de Vide de Yin, de Vide de Yang, de Chaleur interne, de Froid interne ou d’Humidité. D’autres typologies reposent sur les six niveaux énergétiques pour décrire morphologie, dynamique fonctionnelle et vulnérabilités spécifiques.

      L’intention est comparable à celle des tempéraments occidentaux — comprendre le terrain, les forces et les faiblesses d’une personne — mais les catégories théoriques sont propres à la MTC : Yin/Yang, Qi, Sang, Liquides organiques, Zang-Fu, Cinq Mouvements et Six Couches.

      Historiquement, les deux systèmes sont indépendants. Les tempéraments occidentaux viennent des humeurs grecques, tandis que les profils chinois découlent de la cosmologie énergétique et de la physiologie propre à la Chine. Les correspondances proposées aujourd’hui entre Bois et colérique, Feu et sanguin, Terre et mélancolique, Eau ou Métal et flegmatique sont des ponts pédagogiques modernes, et non des équivalences traditionnelles.

      En résumé, la médecine chinoise possède bien une pensée du terrain et des profils constitutionnels, mais ceux-ci ne correspondent pas précisément aux tempéraments d’Hippocrate. Les parallèles peuvent aider à comprendre, à condition de ne pas confondre les origines ni les cadres théoriques.

      Belle journée

Répondre à Barbara Orban Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *